Éditions Lumumba Que cache l’Etat de siège à l’est de République démocratique du Congo ?

Que cache l’Etat de siège à l’est de République démocratique du Congo ?


  • Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et n’engagent pas les Editions Lumumba.


    Auteur Claude OKONDJO ZANKATU
    Analyste & Chercheur en Droit international

    : claudeokondjo@outlook.fr

Pour la vingt-troisième fois, l’Assemblée nationale vient de voter la prorogation de l’état de siège dans la partie orientale de la République démocratique du Congo. Le président de la chambre basse du parlement, Christophe Mboso, justifie cette décision par des arguments politiquement corrects, mais fondamentalement creux et qui ne tiennent pas en face de la réalité.

Il évoque, pour cela, ce qu’il qualifie, par ses mots, de « tache énorme » : l’examen du rapport du gouvernement sur le déroulement de l’État d’exception à l’Est de la République. Il cite les considérations d’ordre militaire, juridique, géostratégique, politique, administratif, logistique et opérationnel, faisant d’elles des facteurs complexifiant de la donne sécuritaire. Christophe Mboso conclut son discours par une promesse de plus : « … Des solutions vont venir… »Nous nous proposons ici de mener une réflexion comme citoyen pour inciter les autres à prendre un instant quelques distances des discours politiquement corrects auxquels nous sommes mortellement habitués. En effet, dans un flux continu des signaux, nous devons faire un pas de côte, nous élever de quelques marches et nous demander où cela nous mène. L’état de siège nous a été vendu comme un bouclier pour notre jeune démocratie, le salut de la population de l’est du pays. Après plusieurs mois pendant lesquels cette opération est menée, il était amplement temps que nous fassions une pause pour réfléchir et examiner les choses de près. Plusieurs pays avant nous ont recouru à ce mode de gestion du pays, peut-être leur expérience peut nous ouvrir les yeux.

Nous allons nous appuyer ici sur le travail réalisé par le philosophe italien Giorgio Agamben : « de l’État de droit à l’État de sécurité. » Pour le philosophe italien, l’État d’urgence n’est pas le bouclier protecteur de la démocratie, il est plutôt un signe avant-coureur de la dictature. Pour comprendre l’enjeu véritable de la prorogation à n’en point finir de l’état de siège, il nous faut comprendre la position et les enjeux géo-politico-stratégiques qu’occupe la RDC dans un contexte des relations internationales floues. Alors que certains sont surpris par les nouvelles qui leur parviennent au réveil, d’autres s’activent pour leur en préparer de nouvelles le lendemain.

Depuis quelques décennies, nous avons migré d’un monde dans lequel une seule nation faisait la loi pour un monde multipolaire avec plusieurs acteurs d’un genre tout neuf. L’hégémonie occidentale n’est plus désormais qu’un soubresaut d’une civilisation en décrépitude.Si l’Afrique était le gâteau de 1984, la RDC est la proie des forces en lutte. Comme aucune ne peut laisser l’autre s’en approprier, la solution est de l’éclater afin que chacun en ait la part : et c’est là que le bât blesse !

Le Congo a servi l’essor de toutes les trois précédentes révolutions industrielles par ses ressources. L’histoire du monde tournerait autrement si les Congolais en avaient conscience ! Il en va de même pour cette quatrième révolution, le numérique. Encore à ses débuts, l’ère numérique annonce des bouleversements assez profonds de la conception que nous avons de la vie : sa vitesse de changement le confirme amplement. Dans un tel décor, on comprend que la situation est plus complexe qu’elle n’en a l’air.

Le comble de l’abomination est que tout ceci se joue sous le regard discret, sinon indiffèrent, dans tous les cas complice et coupable des Congolais !

Pour revenir à la question de départ et pour que l’on ne se perde pas, posons une nouvelle question. Et, si l’état de siège était une préparation mentale à la balkanisation de la République ? Giorgio Agamben nous renseigne en effet : « L’État d’urgence est justement le dispositif par lequel les pouvoirs totalitaires se sont installés en Europe. Ainsi dans les années qui ont précédé la prise du pouvoir par Hitler, les gouvernements sociaux-démocrates de Weimar avaient recouru à l’état d’urgence, que l’on a pu affirmer que l’Allemagne avait déjà cessé, avant 1933, d’être une démocratie parlementaire. Or le premier acte de Hitler, après sa nomination, a été de proclamer un état d’urgence qui n’a jamais été révoqué. »

Qui s’étonnerait si le même scénario se répétait au Congo ? Et, si le gouvernement actuel servait de main de secours pour utiliser l’état de siège comme opium pour mener à la proclamation d’un ou de nouveaux États ? Les tenants de la logique de l’état de siège évoquent l’aspect sécuritaire pour cristalliser leurs idées. Que représente réellement cette idée ?

En effet, cette façon de voir les choses nous amène à ce que l’on a appelé dans le passé la « raison d’État. » Néanmoins, dans sa forme actuelle, l’état de siège tel que nous le vivons ne relève pas de la raison ni d’État ni de sécurité. La lecture de l’exhortation de Christophe Mboso, président de la chambre basse du parlement, nous révèle une nouvelle voie qu’emprunte l’état de siège : le « Léviathan » de Thomas Hobbes de 1649 en Angleterre.

En cette date, le Roi Charles 1ᵉʳ d’Angleterre, s’adressant pour la dernière fois à la foule venue au palais de Whitehall, à Londres, assister à son exécution, il leur dit : « La liberté et l’autonomie consistent à avoir un gouvernement ; toutefois, un sujet et un souverain sont deux choses nettement différentes. » Sur base de ce discours, le philosophe Thomas Hobbes considère que le sujet ne diffère pas du souverain. En effet, il posséderait un corps distinct, comme pour le corps du roi. Cependant, parce qu’en s’incorporant au souverain, il s’en remet à lui pour ce qui relève des choses du gouvernement et de l’État. Ce faisant, chaque sujet renonce à une part de sa liberté individuelle, au profit de l’autonomie du souverain. Il ne le fait pas spontanément, ou plus exactement il ne le fait pas sans crainte. Il le fait même dans la peur et par la peur.

Christophe Mboso dit, je cite : « Je vous prie de rester patients, faire confiance au Chef de l’État, au gouvernement et à nous-mêmes, car des solutions sont en cours (lesquelles ?). En attendant, permettez que nous ne laissions pas un vide sans procéder à la prorogation de l’état de siège et dans les jours et heures qui suivent, des solutions vont venir (d’où ?) et de nouvelles seront mises en application. » Fin de citation.

Dans un passé récent, le Chef d’État a signé un accord tripartite avec le Rwanda et l’Ouganda pour combattre ceux qu’il a appelés tantôt comme terroriste ou plus vaguement groupes armes rebelles. Récemment, on nous a parlé d’un sommet quintipartite du Kenya pour échanger avec les groupes armes belligérants. Voilà ce à quoi l’on nous demande de faire confiance !

Comme nous pouvons lire dans le travail de Giorgio Agamben, le modèle britannique de Thomas Hobbes montre que le contrat qui transfère les pouvoirs au souverain présuppose la peur réciproque et la guerre de tous contre tous : l’État est justement ce qui vient mettre fin à la peur. Dans la situation actuelle, cependant, le schéma est renversé : Kinshasa se fonde durablement sur la peur et doit, à tout prix, l’entretenir, car il en tire sa fonction essentielle et sa légitimité jusqu’à ce que son but soit atteint ou qu’il migre vers une autre chose, sans jamais abdiquer.

Dans ce flou organisationnel, le peuple est toujours perdant. De plus, la perte actuelle est plus cruelle encore : c’est la dépolitisation progressive du peuple. Au fait, en démocratie, c’est le peuple et non le Chef d’État qui est souverain ! Dans l’état actuel des choses, ce peuple censé être le titulaire de la souveraineté voit sa participation à la vie politique se réduire à quelques consultations populaires. Le peuple devient ainsi ce que les juristes nazis ont défini comme « élément essentiellement impolitique dont l’État doit assurer la sécurité et la croissance ».Il est désormais clair que nous devons nous lever et ouvrir les yeux, tant que faire se peut, pour comprendre ce qui se cache derrière l’état de siège. L’enchaînement des évènements tel que nous les vivons, au niveau international, régional, sous-régional et local, ne devrait pas nous laisser dormir sur nos deux oreilles.

 

Auteur Claude OKONDJO ZANKATU

Analyste & Chercheur en Droit internationa

✉ : claudeokondjo@outlook.fr