Éditions Lumumba Nous sommes dans les bruits : regard critique sur la mémoire du Congolais

Nous sommes dans les bruits : regard critique sur la mémoire du Congolais

 

 

 


  • Les opinions exprimées dans cet article sont celles de l’auteur et n’engagent pas les Editions Lumumba.

  • Bukasa Kabwe, Militant panafricain afrocentrique

 

En traitant de ce sujet, nous avons l’impression de nous retrouver devant un boulevard où tout bouge à la fois pour une bonne cause et pour des plaisantins qui s’amusent les uns avec les autres. Ceci conduit à affirmer que nous connaissons très mal l’histoire de nos saints. Nombreux sont ceux qui ne savent même pas que la République Démocratique du Congo a des saints. Nous avons toujours dit à ceux qui nous entourent qu’un peuple qui refuse ses dieux pour adorer irrationnellement ceux des autres est mort et pour le tirer de cette perdition il faut le soumettre aux grands esprits et le recommander au bon soin des ancêtres pour qu’ils lavent son pollué mental et le tire des arcanes de l’aliénation. Un peuple qui n’a pour force que l’exaltation de l’extraversion est une nation qui se perd peu à peu. On ne pourra retenir de lui que les ruines anthropologiques et culturelles dont l’essence sera définitivement perdue et pour laquelle le sens de l’existence ne sera que l’inventaire d’un passé à tâtons.

 

En suivant les réseaux sociaux dans la sphère d’exhibitionnisme collectif, un humoriste a créé une blague qui retient notre attention et nous nous en servons comme gage à travers lequel nous pensons réfléchir sur les questions critiques de notre mémoire, perdue dans les décombres de l’esclavage et la colonisation.

 

À l’époque de Kimpa Vita, le Royaume Kongo recouvrait un immense territoire du centre de l’Afrique, s’étendant de l’Angola au Gabon actuels, en passant par les deux Congo. Selon plusieurs sources historiques, Kimpa Vita naquit entre 1684 et 1686 au sein d’une famille noble du royaume de Kongo (en actuel Angola). Kimpa Vita grandit dans un Kongo affaibli, divisé par les rivalités entre prétendants au trône, menacé par des conflits avec le Portugal comme avec des peuples voisins.

 

Dès l’adolescence, Kimpa Vita rapportait des visions et faisait preuve d’une affinité particulière pour la vie spirituelle. De ce fait, elle était considérée comme « nganga marinda », c’est-à-dire, une personne capable de communiquer avec le monde des esprits et de servir d’intermédiaire entre les humains et l’univers spirituel. Constatant cette manière de faire, il convient d’affirmer que Kimpa Vita était née d’une spiritualité pure et africaine qui n’avait encore connu aucune corruption. Une spiritualité efficace qui contribuait à la guérison des maladies déclarées incurables par la science moderne. Kimpa avait une redoutable force de déjouer contre toutes les énergies négatives en les transformant en pureté ou, carrément, en les neutralisant. 

 

Comme le catholicisme avait corrompu la plus grande partie de la population Kongo et avait déjà fragilisé le roi Nzinga en le baptisant au nom de Jean I ère, Kimpa ne pouvait pas résister seule à cette force d’extraversion dont toute opposition conduisait à de graves peines, voire la mort. Au début des années 1700, Kimpa Vita commence à se rapproche de la religion catholique pour entre autre, probablement, protéger son intégrité physique et essayer de garantir son influence sur la plus grande partie de la population Kongo qui était derrière elle. Cependant, plus les catholiques prétendaient avoir la connaissance de Dieu, moins la spiritualité Kongo était pratiquée et prise en considération, à sa juste titre, par les peuples Kongo. Il en est de même aujourd’hui. Pour avoir connu l’église catholique et celles des mouvances protestantes, nous pouvons déduire que plusieurs catholiques participent clandestinement à des séances de prière dans des chambres aux prières prières au cours de la semaine et les dimanches se rendent quand même à l’église respective, catholique. De ce même constat, bon nombre de chrétiens pratiquent la spiritualité africaine et des spiritismes à des occasions de grande nécessité et du coup croient alors que les Ancêtres africains existent et peuvent leur venir en aide et qu’en même temps les magies occidentales peuvent être efficaces et fertiles à leurs situations. On pourrait aussi dire que Kimpa Vita aurait subi, à son époque, la même perturbation spirituelles comme il en est pour plusieurs adeptes des églises de l’extraversion. 

 

Par ailleurs, comme beaucoup, dans le royaume du Kongo, déchiré par les luttes internes, Kimpa était influencée par maman Mafuta, une prophétesse d’un âge avancé qui avait reçu une vision de ses ancêtres, mais comme elle était devant des tortionnaires catholiques, elle dit que ce fit la Vierge Marie qui lui aurait apportait ladite vision. Ayant été éduquée dans la spiritualité kamite ou Kongo, mama Mafuta, après avoir été corrompue par l’église catholique, ne pouvait que voir Marie dans ses visions en vue de sauver sa peau contre les missionnaires et prêtres capucins érigés en juges et partie. En 1704, à l’issue d’une maladie, l’histoire renseigne que Kimpa Vita avait reçu des visions de ses ancêtres mais qu’elle avait attribué à Antoine de Padoue, saint de l’église catholique du XIIIe siècle, de peur de mourir au cas où ces informations atteindraient les capucins. D’après elle, elle était morte et l’esprit d’Antoine de Padoue s’était incarné en elle et en était ressuscitée. 

 

Eu égard à ce qui précède, nous estimons qu’il est temps d’amorcer le langage des bruits qui a une double vision à notre sens. 

La première vision est celle historique qui nous démontre plus haut la pureté de la spiritualité kongo que l’église catholique est venue salir avec son rituel qui a tout changé en ridicule. Ce fut le début des bruits entre les adeptes de la spiritualité kongo et les esclavagistes portugais catholiques. Ayant fait usage de la force, les Kongo ne pouvaient pas résister longtemps devant la barbarie des esclavagistes et colonisateurs portugais catholiques qui avaient au préalable étudié tous les mécanismes de déstabilisation des Kongo. Ceci explique le fait que l’on soit passé d’une spiritualité kongo vers une adhésion forcée au catholicisme eurocentrique et pour lequel la seule anthropo-théologie était sans doute blanche. Ce passage de force a connu une résistance spirituelle et physique des peuples Kongo mais les fractures internes créés par l’ennemi étaient tellement fortes qu’elles devenaient irrésistibles. Cela se constate par le fait que, malgré leur adhésion, les Kongo avaient toutefois choisi de pratiquer leur spiritualité tout en étant forcés de devenir catholiques. Il y’a là une sorte de spiritualité hybride qui naquit mais qui arrangea quand même le Kongo qui n’avaient pas d’autres cartes à jouer. Quelles que soient les stratégies alternatives du mixage de la spiritualité à la religiosité catholique, les Kongo seront de plus en plus persécutés pour qu’ils renoncent définitivement à leur spiritualité au prix de la brutalité mentale et physique. Mentalement, les colonialistes ont pu opter la stratégie de diabolisation de la spiritualité Kongo et l’entacher de toutes les réalités sataniques. La mort de Kimpa Vita est un exemple éloquent qui renseigne que la torture était une culture pour les portugais catholiques capucins.

 

La seconde vision des bruits dont il est question se résume en l’omniprésence de nos bars, nos églises, nos voitures, nos groupes électrogènes, nos lances-voix sur nos minarets, nos loisirs qui ont affecté du plus grand au plus petit des Congolais en producteur ou en jouisseur. Ces bruits sont une sorte perdition avec laquelle nous brillons. Lorsqu’il y’a un match de football, même le chef de l’Etat en est informé. Au besoin, il peut être aussi en maillot de l’équipe du jour pour montrer son soutien. De cette vision, nous constatons une sorte de perte de mémoire collective dont les bruits ont pris d’assaut les grandes priorités. 

 

En 1706, alors qu’elle venait de donner naissance à un enfant, la prophétesse Kimpa est arrêtée. Accusée d’être une hérétique, dont les enseignements vont à l’encontre de ceux de l’Église catholique, et d’être une ennemie du roi devenu chrétien, elle est condamnée par un tribunal civil des missionnaires portugais catholiques capucins. Le 02 juillet 1706, Kimpa Vita, son bébé et le père de son enfant, João Barro sont brûlés vifs sur un bûcher dans la ville d’Evolulu près de Mbanza Kongo.

 

Les bruits s’intensifient aujourd’hui et entrent dans la danse d’une forte amnésie mentale qui n’a que des instants de jouissance pour priorité. Kimpa Vita, on en parle pas au sein du gouvernement congolais. À la place, on préfère organiser des prières à allure nationale au parfum du rançonnement stratégique et en douce des caisses publiques. Au lieu que la date de la mort de Kimpa Vita nous serve de mémoire collective force, le 02 juillet est une occasion de proclamation des résultats scolaires des élèves. C’est une manière d’effacer la mémoire collective puissance dont les Congolais se serviraient pour se défaire entre autres des dictats des religions d’extraversion, de priorisation de leurs saints et de leur éducation tant religieuse que scolaire. Une manière de perpétuer soigneusement et plus sereinement l’œuvre de l’esclavage et de la colonisation. 

 

Somme toute, nous avons évoqué la problématique des bruits dans une veine de critique historique qui ponctue la vie et la mort de la prophétesse Kimpa Vita en actualisant cette pensée aux réalités actuelles qui sont presque toutes centrées sur la vision des interminables bruits qui empêchent notre capacité à nous construire en tant que des femmes et hommes normaux. L’imaginaire du bruit doit se transformer en un univers d’estime qui devra s’activer grâce à la plénitude de notre spiritualité. Un peuple qui vit constamment dans les bruits est sur une route de la perte de son équilibre économique, politique, culturel, spirituel et religieux. Il est temps que les leaders congolais se saisissent des questions qui consistent à recréer les grands mythes pour permettre aux congolais de retrouver leurs sources de spiritualité en vue de réactiver leur force en puissance constructrice. La prostitution spirituelle n’est qu’une honte à nous-même et constitue un fatal déni contre notre originalité.

 BUKASA KABWE

Militant panafricain afrocentrique

Courriel  : bukasaaubry@gmail.comr